Après avoir réalisé une série de photos effectuées en 1977 dans un hôpital psychiatrique qui occupe depuis 1880 San Clemente, une petite île vénitienne, Raymond Depardon décide d’y retourner deux ans plus tard avec une caméra et un magnétophone. Il est au cadre, caméra à l’épaule, et Sophie Ristelhueber, qui signe le film avec lui, tient le Nagra et le micro. Image en noir et blanc, son fruste... On pense tout de suite à La Moindre des choses de Nicolas Philibert. Et pourtant, les deux films ne se ressemblent pas ; autant le film de Philibert, posé et construit, est estival, presque joyeux, autant le film de Depardon, brut de décoffrage, est hivernal, spectral.
L’image, constituée en grande partie de plans-séquences, donne l’impression d’émaner d’une caméra de surveillance erratique qui filme tout ce qui se présente, suivant les allées et venues des pensionnaires, faisant des détours brusques en fonction des micro-événements qui surviennent çà et là sur son passage. Un filmage qui souligne la liberté physique dont jouissent les pensionnaires. Une liberté très déstructurée, dirait-on, qui laisse les fous face à leur moi envahissant. Le film nous présente en même temps cette microsociété parallèle, presque autarcique, comme une crèche pour vieux enfants, une grande famille dont le cameraman fait presque partie : on lui offre une cigarette, on fait la bise à la preneuse de son, une mégère les chasse avec un balai… L’œil de Depardon compose un récit sans commentaire, sans dramaturgie, sans volonté didactique. La simplicité des moyens, l’absence de ligne directrice évidente, la rigueur des plans dans leur durée produisent l’effet inverse d’un simple reportage : le film devient avec le risque d’esthétisme que cela comporte un objet éminemment artistique.
Vincent Ostria, Les Inrockuptibles
La séance du jeudi 08.07 à 19h00 sera suivie d'un débat