Winnipeg mon amour pourrait bien être la grande œuvre charnière du cinéaste. Une voix off affirme d’emblée que le film, véritable mais paradoxale city symphony, n’existe que pour libérer Maddin du pouvoir de sa ville natale, milieu de nulle part déjà amplement fantasmé d’un bout à l’autre de son œuvre. Jamais le foisonnement maddinien n’a semblé aussi cohérent qu’à travers cette fiction documentaire qui exhibe comme une nécessité l’étendard de l’hybridation. Si le spectateur trouve à se repaître du talent de faussaire de l’éternel adorateur du muet, d’autres types d’images – comme les plans en couleurs évoquant les désastres urbains de la fin du siècle dernier – cohabitent désormais avec ceux qui convoquent Buñuel ou Murnau.
Et plusieurs séquences d’animation de silhouettes, juxtaposées aux prises de vues réelles, confirment que le portrait d’une ville est d’abord celui de ses fantômes. Tout aussi spectaculaire est le recours à l’archive qui, loin de forclore le sens du film, semble inviter à la fabrication d’autres documents. Ainsi est sans cesse valorisée l’exploration de nouveaux possibles. En ce sens, le recours fréquent aux transparences caractérise à merveille le travail de Maddin, pour lequel le montage désormais se fait également dans le plan. Le procédé renvoie aussi au nouvel horizon référentiel, étroitement lié à l’expérience familiale du cinéaste, que constituent le film noir et les premières séries télévisées. L’événement afférent est ici le retour à l’écran de l’actrice Ann Savage, autrefois fatale dans Detour d’Edgar G. Ulmer, qui devient sous nos yeux la comédienne choisie pour incarner la mère du cinéaste. Peu importe dès lors que Maddin ne puisse jamais vraiment échapper au charme hypnotique de sa ville : Winnipeg abrite le cinéma et sans doute le monde.
Thierry Méranger, Cahiers du cinéma