The Shop Around the CornerErnst Lubitsch >28/071940 . USA . AVEC JAMES STEWART, MARGARET SULLAVAN, FRANK MORGAN - 1H39 - VO ST BIL |
Film révéré aux États-Unis, The Shop Around the Corner fut longtemps invisible en France avant sa triomphale réédition en 1985. Chef-d’œuvre absolu mais atypique, aux antipodes de la sophistication luxueuse qui caractérisait alors Lubitsch, il s’agit moins d’une rupture de ton que d’un retour aux sources. Le cinéaste revient à la miniature boutiquière de ses débuts. Délicat, modeste, limité tant en ambition qu’en décor, ce film forme avec Le ciel peut attendre et Cluny Brown une trilogie nuancée où la Lubitsch touch dernière manière se pare d’accents élégiaques, de tendres demi-teintes. Magistrale, la mise en scène tend vers l’invisible.
Lubitsch passe moins de temps à ironiser derrière les portes ; la précision du cadrage et de la matière temporelle enchantent sans se montrer, et l’emportent sur le goût d’afficher la virtuosité: comme si la mise en scène elle-même était devenue une ellipse lubitschienne.
La justesse et la parcimonie des mouvements de caméra mériteraient d’être étudiées dans le détail, tant le réglage en est minutieux, de la première séquence, où la caméra va saisir chacun des employés pour l’accompagner à l’entrée de la boutique, jusqu’à la dernière qui, pour signifier l’intimité naissante du couple, passe très progressivement du plan d’ensemble au champ-contrechamp serré. Le scénario est à la hauteur de cette perfection formelle, ne sacrifiant aucun personnage à la description du groupe, assumant toutes les fluctuations du récit, que celui-ci se nimbe d’émotion ou s’enrichisse de pirouettes comiques. Fable sur le comportement humain, le film s’efforce de comprendre chacun sans épargner personne : flagornerie, servilité, abus de petit patron, opportunisme sont épinglés, mais masquent la peur de la solitude et engendrent paradoxalement la générosité, la tolérance et la reconnaissance. Pessimisme individuel et optimisme social : le film prend le contre-pied de Ninotchka, ou en fournit le complément.
N.T. Binh et Christian Viviani, Lubitsch