La Rage du tigreChang Cheh >28/071971 . HONG-KONG . AVEC DAVID CHIANG, TI LUNG, KU FENG - 1H42 - VO ST FR |
En 1969, Sam Peckinpah, pape amerloque de l’ultraviolence, décroche le pompon maniériste en coiffant sa Horde sauvage d’un apogée final en montage éclaté et ralentis esthètes. L’afterchoc asiatique d’une telle bravade ne se fait pas attendre : conscient du potentiel qu’un tel découpage du temps, aussi bien dans l’espace que dans le lard, pourrait fournir au cinéma de sabre, les Shaw commandent à Chang Cheh une adaptation d’un conte ancestral racontant les exploits de Lei Li, un guerrier solitaire qui, à la suite d’un pari perdu, a promis de se couper le bras. Pas manchot pour autant, mais devenu entre-temps l’homme à tout faire d’un aubergiste miteux, il reprend la lame pour dépecer une bande armée jusqu’aux dents emmenée par un vieux maître sanguinaire. Obi-Wan Kenobi, où es-tu ? Eh oui, c’est déjà en herbe la tragédie grecque revisitée par Star Wars.
Stylistiquement en revanche, ce qui s’invente là, c’est tout simplement le “grand cinéma du corps”, jouissif et félin, celui qu’explorent depuis, avec un acharnement chorégraphique qui force le respect, les Johnny To, John Woo, Tsui Hark. Trente-cinq ans séparent La Rage du tigre des Kill Bill ou de l’aveugle Zaitochi : on ne les sent pas vraiment. Mais ce qui sidère, à revoir aujourd’hui cet opus séminal, c’est la légèreté, l’insolence, avec laquelle il s’empare du genre. En inventant un cinéma de danseur acrobate, en filmant les combats à la toupie, il crée un kung-fu pop, presque funky. La BO mélange toutes sortes d’influences, sans se soucier des lourdeurs historiques : rythmiques blaxploitation, groove seventies cuisiné à la thaï pop. Le poids du costume n’embarrasse pas Chang Cheh. Comme une cerise sur la boule coco, le dossier de presse nous renseigne sur cette cotation technique : le film est tourné en “Shawscope”. Accidentelle poésie, on vous dit.
Philippe Azoury, Libération
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