Production indépendante élaborée loin des studios entre complices de longue date, home movie où le clan Cassavetes poursuit un jeu de la vérité qui tourne par moments au psychodrame, document quasi anthropologique sur une cellule familiale de la lower middle class, description minutieuse, parfois insoutenable, de la fêlure qui mène à l’aliénation une femme soumise à trop d’“influences” (celles de son environnement, mais aussi de son mari et de ses enfants)… Il n’est certes point aisé d’inventorier toutes les richesses d’une œuvre magistrale, la plus fermement contrôlée de son auteur, qui nous fait vivre pendant 155 minutes, davantage qu’un spectacle, une aventure existentielle unique, exténuante, terrifiante et en fin de compte superbement tonique.
Unique car il ne s’agit pas de reproduire une réalité préexistante mais de confondre durée filmée et durée vécue en créant devant les caméras une situation où les comédiens (mais ce mot n’a ici guère plus de sens que chez Altman) puissent s’exprimer en toute impunité et donc en toute impudeur. Exténuante car à épouser leurs comportements (imprévisibles) et le rythme de leur parole (intarissable), la fiction dévale de la screwball comedy la plus débridée au mélo le plus sombre, toute la gamme des sentiments dramatiques, au mépris bien sûr des usages arbitraires de la psychologie au cinéma mais en accord avec l’insécurité de personnages qui doivent être constamment en représentation pour se voir reconnus par leur entourage. Terrifiante car une telle mise en scène s’attache aux seuls épiphénomènes, grimaces, larmes, bouffées d’angoisse, crises d’hystérie, comme si la caméra ne pouvait se détacher de ces visages et de ces corps dont elle capte les vibrations avec une sorte de rage désespérée.
Tonique malgré tout car du chaos et de l’excès, de la cacophonie et de la dérision, surgit une vérité émotionnelle qui dépasse infiniment le “cas” présenté.
d’après Michael Henry, Positif