“C’est ainsi qu’avance l’histoire, disait Marker dans Sans soleil, en se bouchant la mémoire comme on se bouche les oreilles.”
C’est bien encore et toujours ce qui intéresse Marker lorsqu’il filme, dans Chats perchés, les grandes manifestations populaire dans ce Paris du XXIe siècle : mobilisation contre la guerre en Irak, révolte des lycéens, mouvements des altermondialistes ou des intermittents du spectacle, happening d’Act Up en souvenir des victimes du sida, jusqu’aux obsèques de Marie Trintignant. La foule crie, hurle, scande des slogans, marche, s’indigne, défile et l’homme, lui, pris dans ce grand flux ininterrompu, devenu plus confus encore par la déferlante médiatique, perd la mémoire. Mais pendant ce temps, les chats veillent… Ces chats, dessinés sur les murs, flottant au dessus de Paris, qui apparaissent jour après jour et sur les traces desquels part le cinéaste vagabond. On reconnaît dans ce jeu de pistes, sous forme d’enquête, la touche ludique propre à Marker. […]
Pour Marker, le réel, sans cette distance face au “chaos” du monde, se trouve englouti par l’impermanence des choses. Le réel s’écrit par la poésie, et la poésie n’existe, ne surgit que par le montage, art suprême chez ce cinéaste. Partir, comme ici, de cette foison de signes que lui renvoie sa ville : images, impressions, sons, discours de politicien, slogans, graffitis, affiches, etc., mais aussi, bien sûr, toutes ces figures de chats qui apparaissent puis disparaissent inopinément, et construire ce qui peut garder trace de l’histoire (petite et grande) en train de se faire. Car pour lui, seul l’art peut “retenir” le temps, et tant que subsisteront ces éclats de mémoire, l’utopie aura encore une place dans ce monde. Marie-Claude Loiselle, 24 images