A la question des cinq films de ma vie, je serais bien en peine de répondre. Comment trier parmi les cent films qui me viennent aussitôt à l’esprit ?
Ce qui m’avancerait un peu plus : mes cinq films noirs préférés, mes cinq comédies ou les westerns qui m’accompagnent… Mais là encore, il faudrait ajouter tant de genres : pas un seul film de vampires ? Ce n’est pas sérieux. Pas un film de pirates ? Etc.
Alors, j’ai choisi quatre “genres” improbables, des genres à usage personnel, des genres que je me suis inventés au fil des années pour classer mes passions.
Et c’est ainsi que nous avons procédé, arbitraires mais méthodiques. Soit quatre genres et deux films par genre. 4x2.
1.
Le détail : Million Dollar Baby et Unbreakable
D’abord, et en hommage à Daniel Arasse, deux films dont l’énigme se replie sur un détail. Cachés ou bien en vue, ces détails sont la récompense offerte au spectateur patient. Et il me plaît que ces deux films soient – à mon sens – deux films de super-héros, ce genre nouveau, si improbable, dont on sent bien qu’il décrit notre monde, sous les aspects de la fable…
Chez Shyamalan, dès les premiers plans du film, cette image à l’envers/ à l’endroit, dont le spectateur ne sait pas bien quoi faire. Il y a là un truc étrange, et nous nous demandons : mais qu’est-ce que Shyamalan veut nous dire ?! Ces poids que David Dun soulève dans sa cave, devant son fils, est-ce un hasard si ce sont des pots de peinture ?! Dans un film qui nous parle des super-héros de papier. Est-ce que je surinterprète ? Mais c’est Shyamalan lui-même qui s’est donné le rôle du dealer dans son film ! Quelle étrange marchandise est-il en train de nous filer en douce ?
Dans Million Dollar Baby, que veulent nous dire ces inserts du tabouret qui va blesser la jeune boxeuse ? Pourquoi Morgan Freeman ne s’est-il pas rendu au match de Las Vegas ? Que contenaient les lettres qu’Eastwood garde dans son placard ?…
2.
La politique, c’est l’autobiographie – ou l’histoire d’un siècle
Petite Conversation familiale et Le Tombeau d’Alexandre
Deux films politiques, au plus haut sens du mot. Et ces deux films ont en commun d’être filmés en vidéo et d’emprunter le chemin autobiographique. Et les deux fois, un miracle romanesque : l’intime se transforme en une épopée. Deux films incontournables, comme La Messa è Finita de Nanni Moretti qui vous est proposé dans une autre sélection.
Si Philip Roth était une femme, et si cette femme était cinéaste, eh bien, ça donnerait Petite conversation familiale. Même insolence rageuse, même brutalité saine, même joie sexuelle, scandaleuse, même incorrection politique, même vertige de l’identité. En un seul film, Hélène Lapiower s’est révélée une cinéaste immense.
Hélène avait une grande chance sur nous, pauvres réalisateurs techniciens ; c’est qu’elle fut une grande actrice. Alors elle utilise tout son corps pour faire le film. A l’image des plus grands : Charlot, Cassavetes, Jerry Lewis, Moretti. Seul problème qu’elle me racontait un jour en riant : son tournage ponctué par les chimiothérapies. Avec ou sans cheveux ? C’était un problème. Alors, son corps est derrière la caméra. Mais le corps est bien là.
Dans une cuisine, au fond du cadre, la mère qui prépare la cuisine ; au milieu, assise à la table, la grand-mère qui boude ; et bord-cadre, hors-champ, Hélène, qui tient la caméra. La mère apprend à la grand-mère qu’Hélène est enceinte de celle qui deviendra une délicieuse petite fille.
La grand-mère se retourne vers la caméra, faisant semblant de n’être pas très impressionnée par la nouvelle. La mère demande à Hélène de montrer son ventre. Off, Hélène lève son pull, la grand-mère regarde à nouveau juste à côté de la caméra. Et, à peine, sourit. Off, le ventre rond d’Hélène.
Ces quatre femmes, dont l’une encore à naître, quatre générations alignées dans une diagonale vertigineuse : c’est – à mon sens – un des plus beaux plans de l’histoire du cinéma. À l’égal de Flaherty et son Nanouk l’esquimau, ou ce que vous voulez… Un ami d’Hélène lui avait proposé de clore le film sur ce plan, qui annonce, surpris, la vie victorieuse sur la maladie. Hélène refusa. Elle préféra finir sur une énigme, une question étrange que lui pose son père…
Le père est le seul personnage du film qui soit filmé toujours travaillant. Tailleur, il assemble un manteau ou une veste. Et la métaphore s’éclaire sur cette coda. Le père est-il cette ombre patiente qui assemble les morceaux de tissu, comme sa fille Hélène assembla en un roman ces fragments de vie filmés à plusieurs années de distance sur deux continents ? Ou est-il comme Pénélope, humble et obstiné, qui tisse sans fin un motif secret, pendant qu’Hélène-Ulysse voyage autour du monde ?
Cette interversion des rôles entre le père et sa fille, ce dernier mot laissé au père, pourtant en forme de point d’interrogation, est une admirable invention de récit, si subtile, la plus belle fin de film qui soit. Depuis, Hélène est morte, elle nous manque. Voyez, revoyez le film, pour rire de nos vies embrouillées, de nos sexualités maladroites, du mystère burlesque de l’origine.
J’aime le Chris Marker à la folie. Est-ce l’histoire d’un cinéaste russe qui s’est trompé avec le stalinisme, ou le portrait d’un cinéaste français qui a rêvé le gauchisme ? Est-ce le récit de la mort du cinéma muet, ou de l’aveuglement du cinéma “moderne”? En tout cas, c’est lyrique et magistral. Et pourtant, ce film est le contraire d’une désillusion. Marker pose à chacun la question : qu’avons-nous donc vécu ? Qu’avez-vous donc vécu ? Quand le film se réveille de son rêve, n’ont survécu que les dinosaures, qu’ils soient de Spielberg ou de Marker. Le roman du XXe siècle ? C’est un film, c’est LE Tombeau d’Alexandre.
3.
Films romans. Rushmore et Providence
Un genre difficile à expliquer en peu de mots ! Mais qu’est-ce que je désigne par là ? Gauchement, j’avais d’abord proposé : les films-qui-transforment-la-vie-en-roman. C’était confus. J’essayai la-vie-transformée-en-son-roman-par-le-cinéma ? Trop long ! Mon intuition, c’est que le sentiment du roman m’arrive quand tous les romans s’effondrent. Quand les personnages, le récit, le film tout entier plongent dans cette crise. Quand les personnages et les spectateurs se perdent à égalité au milieu du film, et s’essaient à réinventer la vie.
Autant en emporte le vent est romanesque ; nous sommes édifiés, nous sommes devant une épopée. Lola Montès, elle, ne vit pas une épopée.
Le tissu de sa vie se défait, au contraire ; et Lola essaie tous les outils romanesques pour en réparer l’accroc. C’est bien plus passionnant.
Que nous dit Peggy Sue ? “Si je pouvais réécrire ma vie, que changerais-je ? Rien, je l’écrirais aussi mal que la première fois.” Et cette crise est un merveilleux film de Coppola.
Secrètement, chacun de ces films traitera donc de la question : pourquoi aimons-nous donc tant les films ?
Nous aurions pu vous proposer tout Ophuls, Peggy Sue Got Married, L’Homme qui aimait les femmes, ou Palombella Rossa. Mais nous ne sommes pas peu fiers de vous proposer Rushmore inédit en Belgique ! Anderson est au cinéma américain ce que Salinger fut à sa littérature : infiniment précieux. Et ce film-ci, son oeuvre la plus singulière jusqu’ici.
Quant à Providence, c’est décidément le plus beau film de Resnais, le plus vertigineux et le plus simple. Souvent, j’ai regretté que Resnais n’ait pu mener à bien son projet “Harry Dickson” qu’il a poursuivi pendant dix ans. Jusqu’au jour où j’ai compris que ce film, il l’avait atteint. Mais par un chemin détourné. Et c’était Providence.
4.
Les comédies de remariage :
Cette sacrée vérité et Husbands and Wives
C’est mon maître Stanley Cavell, qui a “découvert” ce genre hollywoodien. C’est l’essence même du cinéma : un homme et une femme se disputent, parce qu’ils sont chacun à la “recherche du bonheur”. Divorce et réconciliation, négociations infinies entre l’homme et la femme. Ils s’entendent si mal, mais c’est à deux qu’ils essaient de bricoler une utopie. Dans leur dispute, ce qui se joue, c’est la conquête de la libération de la femme. Donc, le plus beau sujet de cinéma, qui soit.
Un film incroyablement moderne de l’âge classique : le Leo McCarey. Et un film sauvage pour l’âge moderne : Husbands and Wives. Deux films admirables, virtuoses, parfaits.
Arnaud Desplechin
Présence d'Arnaud Desplechin pour la présentation de sa carte blanche, sous forme d'un dialogue avec Jean-François Pluijghers (Focus Vif), le samedi 4 juillet 2009 à 18h40.
Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de la thématique du détail telle que développée par l'historien d'art Daniel Arasse, le dimanche 5 juillet 2009 à 15h.
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Husbands and Wives Woody Allen | Million Dollar Baby ★ Clint Eastwood | Petite conversation familiale Hélène Lapiower | Providence Alain Resnais |
Rushmore Wes Anderson | Le Tombeau d’Alexandre Chris Marker | Unbreakable M. Night Shyamalan |