Inéluctable "Muriel"

Hommage à Resnais

Dans mon dernier roman, Inéluctable, il est question du film d'Alain Resnais, Muriel ou le retour du retour. J'aimerais qu'en lisant l'extrait, on se souvienne de la musique du film, composée par Hans-Werner Henze, et de la voix de Rita Streich.

« Avec Fabrice, nous partons vers la Côte d'Opale reconnaître les lieux où Alain Resnais a tourné Muriel ou le temps d'un retour. Première halte à Cassel, vieilles maisons serrées sur une seule colline avec au sommet une grande antenne, la radio des Flamands de France. Nous dévorons des pannekoeken met spek et notre accent pour commander ces crêpes au lard fait merveille auprès du tenancier. Puis c'est Watten, sous l'orage matinal, l'eau qui sourd des prairies. Accueil assez revêche à la propriété familiale de Fabrice, auquel nous répliquons par quelques jeux de mots privés. Mais à force d'entendre parler argent et chien, on pouffe, on bâille et finalement on s'esquive. Je mesure l'effort qu'a dû faire Fabrice pour se dégager de ses triviaux ascendants. Comme dit Gide dans Paludes, ces gens-là ne voient la médiocrité que si elle est de fortune. On se retrouve à meilleure hauteur au ventfort du Cap Blanc-Nez pour une promenade sur la falaise, suivie d'une sieste assourdie par le fracas des vagues. C'est bien ici, Fabrice, que le berger qu'on voit dans Muriel crie au jeune Bernard parcourant le rivage à cheval : « Vous n'auriez pas un mari?... Un mari pour ma chèvre... »  Oui, Antoine, c'est bien ici. Sur  la plage en débâcle, truffée de bunkers, il nous vient l'idée de dresser un barrage avec desgalets et des débris. Comme si notre vie en dépendait, nous travaillons à détourner la mer, tout en nous donnant les répliques du film, mille fois échangées déjà :

« La mer avance...

- La plage recule.

- L'immeuble va verser.

- Ça ne fera pas de belles ruines.

- Pas une crémone à récupérer,

- Pas une crémone pour moi ! »

À Boulogne, nous parcourons la vieille ville sur les traces de Bernard. Nous suivons les remparts avec vue sur les granges anciennes, cherchant celle où notre héros, farouche comme Tommy, avec le même ciré noir, les mêmes accès puérils, les mêmes retours subits à la noirceur, a installé son laboratoire de cinéaste, celle où il passe et repasse les images tournées en Algérie, pellicule flétrie montrant Muriel des Aurès souriant à Bernard, son amoureux, avant les temps de torture qui la meurtriront.

Où allions-nous dormir ? À l'hôtel Folkestone bien sûr, là où tout s'est joué pourla mère de Bernard - Delphine Seyrig dans le film - en 1939, la veille de la guerre... Deux grands crèmes servis dans cette porcelaine vert bouteille si française et nous reprenons la route vers le Nord. Nous nous arrêtons à Hardelot sous le soleil revenu : premier bain de mer, lecture d'Adolphe sur la plage encore déserte. Je suis fasciné par cette rêverie égotiste, si naturelle, j'éprouve, comme Adolphe, le plaisir de respirer, avec pour seul but une conscience sans cesse plus fine de ce qui nous entoure. Quelle jubilation soudain d'être ce que je suis, là où je suis, au temps où je vis ! Je m'ouvre de cette impression à Fabrice, qui ressent quelque chose d'analogue, tandis que nospas accordés martèlent la digue ocre. Nous choisissons un petit café, une terrasse qui fleure bon le front populaire, les congés payés, il y a des visages burinés, des chemises bleu pétant, cols ouverts, manches relevées. Ne sommes-nous pas nous aussi, à notre manière, de vrais Pionniers ? Le retour à Bruxelles se fait par la route d'Opale, par ces plages irréelles où quelques rares silhouettes claudicantes pressent le pas. Amitié parfaite, on est d'accord sur tout, n'est-ce pas ?, on rit de concert des mêmes scènes, des mêmes mots et pour une fois, nous exprimons l'accord qui règne entre nous, même si c'est le plus souvent à travers des périphrases dont Fabrice a le secret : « Prends garde à toi, perfide Albion !» Bien sûr, ce n'était qu'une formule - le fameux code -, mais à la vérité, retourner à Folkestone était notre plus cher désir. Rencontrer deux filles sportives qui accepteraient de tout connaître sur Tommy, qui nous mèneraient en voilier de plaisance, tout en bois exotique, vers les falaises d'en face, mettre pied sur les galets, partir bras dessus bras dessous, danser sur le nouveau tube des Doors, d'autres arpèges distillés à l'orgue : Love me two times, baby, love me twice tonight. Ah ! S'enhardir, jouer sa vie ! Mais nous en sommes restés à notre sage alternance au volant, certes la peau éraflée de sel, les mains corrodées par le soleil, mais. N'empêche, la joie d'avoir été au plus près de Muriel, d'être au coeur d'une histoire qui pourrait être sous-titrée, non pas le Temps d'un retour, c'est déjàpris, mais À deux dans le sillage de trois. »

DS