« Vanité que la peinture »

Les débuts de Maurice Schérer (1920-2010)

Rendons à la caméra ce qui n'appartient qu'à elle.

« Le thème du désir est cinématographiquement l'un des plus riches; car il exige qu'à nos yeux soit étalée l'entière distance qui dans le temps ou l'espace, sépare le guetteur de sa proie. L'attente jouit d'elle-même et l'éclat tendre d'une gorge ou, comme dans Les Rapaces, de Stroheim, le miroitement de l'or, pour le désir impuissant se colorent d'une séduction toujours nouvelle. Chose que, spectateurs, nous ne cessons de ressentir devant ces images impalpables et fugitives qui fixent notre regard, à la fois comblé et déçu. Toutefois, le cinéma n'a-t-il d'autre ambition que de bercer la délectation morose d'une humanité à qui la nature ouvrit trop tôt ses secrets ? Il est d'autres rapports que l'art de l'écran se révèle d'emblée moins apte à peindre. Non plus ceux des corps, mais de chaque volonté l'une à l'autre. Plus de place pour Créon ou Antigone prenant l'hémicycle à témoin de leur sincérité. Le mensonge plutôt nous sollicite; mais ce n'est pas assez que de la tromperie l'événement seul soit juge, c'est de l'hypocrisie même qu'il porte sur son masque que le fourbe tire son pouvoir. Tartuffe n'abuse qu'Orgon et peut-être sa fascination n'est-elle si puissante que parce qu'il ne le dupe pas tout à fait. Quel plus bel hommage à Molière que le hideux visage de Jannings suant la fausseté par tous les pores: Onuphre, la mesquine réponse d'un critique jaloux.

[Extrait de « Vanité que la peinture », le premier article signé par Maurice Schérer dans les Cahiers (Cahiers du cinéma, n°3, juin 1951). Photo: Greed (Les Rapaces), Erich von Stroheim, 1924.]