Amour et espionnage : d’un genre a priori conventionnel, Hitchcock tire une oeuvre ultra-personnelle, rigoureuse, au style sobre et pur, constamment passionnante tant par l’approfondissement des personnages que par la densité et le suspense de l’action proprement dite.
Comme dans Rebecca, l’héroïne est une amoureuse qui se sent indigne de celui qu’elle aime. Héros romantiques et frustrés, Alice et Devlin ne vont cesser de se mettre à l’épreuve, prouvant en cela leur manque de confiance en eux-mêmes, dans leur partenaire et dans leur amour. Ce jeu extrêmement cruel pour eux s’insère dans le (double) jeu que mène l’héroïne au milieu des espions. Étant, dans le couple qu’elle forme avec Devlin, la plus exposée et la plus vulnérable, elle est aussi la plus émouvante. Son itinéraire moral se déroule au milieu d’une étonnante galerie de figures patibulaires et inquiétantes avec lesquelles contraste la figure presque touchante du “méchant amoureux” qu’incarne Claude Rains, vivant comme tant de héros hitchcockiens sous la coupe de sa mère.
La subtile profondeur des nombreuses scènes à deux, souvent tournées en longs plans-séquences, démontre la variété du style hitchcockien. Dans les rares scènes à multiples personnages, Hitchcock donne libre cours à sa virtuosité, à la fois sur le plan du suspense (scène de la cave) et sur celui de l’élaboration de mouvements d’appareil spectaculaires, comme le célèbre plan à la grue aboutissant à la main d’Ingrid Bergman refermée sur une précieuse clé. Le génie multiforme d’Hitchcock consiste ici à enchâsser, selon une formule qu’il est le seul à avoir poussée aussi loin, une histoire intime et secrète dans une aventure extérieure palpitante qui, loin de la priver de son sens, la rend au contraire plus intense, plus compréhensible à tous les publics – et donc plus universelle.
Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma