Avec pour prétexte la sortie de « Serge Gainsbourg, vie héroïque », dont je ne pense pas grand chose faute de l'avoir vu, un petit blabla autour de Joann Sfar.
Pourquoi Joann Sfar est-il un nom important de la bande dessinée contemporaine ?
Joann Sfar est un de ceux qui ont porté le renouveau de la bande dessinée qui agit(e) depuis les années 90. Après avoir conquis le droit d'être « adulte » dans les années 60-70, la bande dessinée franco-belge a commencé à s'ennuyer ou à s'épuiser dans des jeux de cadrage un peu vains (j'attends là une réplique des amateurs de cette période, et ils auront bien raison)... et parallèlement elle a vu la disparition de plusieurs titres hebdomadaires qui conditionnaient en partie sa production.
Tandis qu'on pouvait à l'infini (et d'ailleurs cela a toujours lieu) répéter des formules et du classicisme en série(s), un mouvement a pris, en partie consciemment, en charge la tâche de remettre le médium « bande dessinée » en recherche. Avec l'intuition que la bande dessinée n'avait pas encore tout dit, certains cherchèrent comment ouvrir de nouveaux champs.
Une « génération » d'auteurs et de nouvelles structures d'édition, plus souples, plus audacieuses et plus petites, ont alors produit des bouquins hors format, documentaires, sous contraintes, etc
On citera très vite, sans réfléchir et de manière très lacunaire : Nicolas de Crécy, Lewis Trondheim, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, l'Association, ...
Un des basculements esthétiques que l'on peut attribuer à cette génération est l'abandon de l'unité graphique. On peut passer d'une case à l'autre, d'un type de dessin à l'autre : fusain ici, aquarelle par là, personnage très détaillé ici, silhouette à gros traits là-bas.
C'est en soi un pas esthétique majeur pour la bande dessinée : la crainte de Franquin (il avait expliqué son hésitation à se lancer dans la bande dessinée par la peur que toujours recopier le même personnage de case en case le lasserait vite) est dépassée par une juxtaposition postmoderne où le dessin cherche autant qu'il raconte.
Joann Sfar se situe là, et chez lui cette dimension se répercute dans le récit : multiplication et juxtaposition des techniques graphiques, passage d'une intrigue construite à des digressions sur la vie, inserts sur la philosophie ou la tradition juive, cohabitation de penseurs antiques, de monstres et de bagarre... C'est un joyeux mélange, assez réjouissant.
Depuis, une avant-garde encore plus avant-gardiste cherche encore de nouvelles voies et Sfar peut apparaître comme « établi » (publication chez des éditeurs « classiques », dessinateur du festival de Cannes il y a de ça quelques éditions, accès au monde du cinéma). Mais c'est sans doute le saut entamé dans les années 90 qui permet aujourd'hui d'aller plus loin.
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