Blutch for president

Entretien, en marge d'Angoulême

[« Blutch est celui qui, à l'ombre envahissante des Sfar, Trondheim et consorts, révolutionne la bande dessinée, sans bruit et sans complaisance. Président du jury au festival d'Angoulême qui s'ouvre aujourd'hui, Blutch est aussi un homme de mots, et les siens sont d'autant plus précieux qu'ils sont rares. » Les lignes qui suivent sont extraites d'un long et passionnant entretien, sans concession ni langue de bois, accordée à Chronicart. En attendant la sortie du numéro de février, on le lira in extenso ici. Et Angoulême, c'est ici [Ch.T.]

« Je ne suis pas parti pour être peintre, ou illustrateur. J'ai des envies multiples et j'aime trop profondément la bande dessinée. Je me dis que pour raconter une histoire déraisonnable, ou difficilement recevable, le mieux est de la traiter de manière absolument classique. Ce que je veux faire passer là nécessite une grande clarté, une grande pureté, un académisme. Cette clarté, je la vois chez les grands maîtres américains. C'est un style qui ne vieillit pas, que je veux comprendre. Il ne s'agit pas de copier, il s'agit vraiment d'étudier. J'ai l'impression de rien savoir et je veux retourner à l'école. J'étudie les anciens, je me réfère à eux. Je ne sais pas ce qui est juste, je ne sais pas qui a raison. Je ne sais pas si j'ai fait le bon choix donc à chaque fois que je commence un livre j'ai besoin de dire le contraire de ce que je viens de dire juste avant. Tout ça est mal dit mais je n'arrive pas à le dire autrement. [...]

« Adieu Paul Newman, c'est en référence à Romain Gary et à son roman Adieu Gary Cooper. Pour moi ce livre marque la fin des illusions. Quant à Paul Newman, c'est l'image de la dignité. Il n'y a plus d'homme classe, c'est ça le truc.  [...]

« C'est-à-dire qu'il y avait quand même une forme d'élégance quand l'auteur ne se mettait pas en avant. Je n'aime pas, au fond, sentir la présence de l'artiste. Quand il me dit : « Regarde je suis là ». En cela, je suis vieux jeu. Je n'ai par exemple jamais pu me faire à Keith Jarrett, parce qu'il grogne dès qu'il joue. Tu n'oublies jamais sa présence puisqu'il attire l'attention avec ses grommellements pour te signaler qu'il est en train de créer. Il se place avant son discours et cela me dérange. Le dernier film de David Lynch, Inland empire, m'a fait le même effet. Je n'ai jamais pu oublier sa présence de réalisateur en train de faire le film. En cela, je suis gêné, et dépassé par l'époque. J'aime m'oublier, oublier l'artiste, et me perdre dans le récit. J'aime l'élégance des auteurs classiques qui se faisaient oublier.   [...]

« La bande dessinée, je l'ai découverte tout de suite. Mes premières lectures, c'est ça. Et depuis, je vis avec la bande dessinée à mes côtés. Je conserve une grande proximité avec elle, avec les livres de l'enfance qui m'ont éveillé. Pas par plaisir, ce n'est pas ça, mais plutôt par besoin de renouer avec la puissance de ce que j'ai éprouvé enfant. C'est difficile, mais cela arrive parfois. Récemment, par exemple, j'ai retrouvé un Bibi Fricotin de Pierre Leroy, Bibi Fricotin Policier, que je n'avais pas lu depuis au moins 35 ans. A sa lecture, les images sont remontées, d'un coup, transportant avec elles les odeurs et les émotions de l'époque. Mon père, autre exemple, a récemment fait des travaux. En déposant le carrelage du mur, il a exhumé la tapisserie de ma chambre d'enfant de 1973, avec des petits coqs et des poulets, des poussins. La revoir m'a fait un effet... cette violence de l'image, on ne peut pas appeler ça du plaisir, c'est une sensation trop forte. »