Une grosse pierre dans le jardin France

Louis Guilloux, l'autre Louis

Ami de Camus, auteur d'un livre (Le Sang noir, 1935) à la hauteur de Voyage au bout de la nuit, Louis Guilloux n'aura cessé de se battre contre une France monstrueuse. A redécouvrir d'urgence.

S'il vivait encore, Louis Guilloux irriterait sans doute un tantinet Eric Raoult, député et ami des lettres qui rêve d'un monde meilleur dans lequel les écrivains seraient soumis à un « devoir de réserve ». Car l'auteur de Sang Noir, chef-d'oeuvre à la hauteur du Voyage au bout de la nuit de Céline, malheureusement un peu tombé dans l'oubli aujourd'hui, était plutôt du genre engagé, et même un « homme révolté » au sens où Camus, l'un de ses grands admirateurs et son ami, l'entendait ; un « homme qui dit non », notamment en prenant part au Congrès des écrivains antifascistes en 1935.

Disparu en 1980, Louis Guilloux n'a eu de cesse de dénoncer ce que la France de son temps pouvait avoir de monstrueux. Or « sa » France fut celle de la barbarie à l'état pur, celle de 1914-1918 et de l'horreur des tranchées, mais aussi celle de la Seconde Guerre mondiale, autre sommet d'abjection. Sous le titre D'une guerre l'autre, une anthologie rassemble les écrits du romancier, hantés par ces deux boucheries historiques.

Le sang de l'antimilitarisme coule dans les veines de Louis Guilloux. Son père, cordonnier et militant socialiste de la première heure, avait accroché dans son échoppe une affiche sur laquelle un cavalier piétine les cadavres de femmes et d'enfants sur un champ de bataille. Mais dans ses premiers textes très naturalistes (La Maison du peuple, Compagnons), l'écrivain peine à donner vie à ses convictions. La charge reste abstraite, comme prisonnière d'un carcan idéologique encore trop rigide, et plombée par une écriture dépouillée ou parfois franchement surannée.

Ce n'est qu'en 1935, avec Le Sang noir, que Louis Guilloux trouve enfin un souffle romanesque à même de charrier la haine viscérale qu'il voue à la guerre. Cette œuvre puissante, aussi foisonnante qu'un roman russe avec sa myriade de personnages, a pour toile de fond les mutineries de 1917, un leitmotiv dans l'univers de Guilloux (la nouvelle, Douze balles montées en breloque, évoque ainsi la réhabilitation d'un soldat « fusillé pour l'exemple »). Mais l'intrigue se déroule loin du front, dans une petite ville de Bretagne, cadre aussi oppressant qu'un huis clos. D'ailleurs, Cripure, brillant intellectuel devenu prof de philo aigri, difforme et humilié, étouffe dans cette ville de province, au milieu des petits-bourgeois confits dans leur médiocrité satisfaite. A travers son inoubliable antihéros, Guilloux crache toute sa bile au visage de ces notables au patriotisme rance et mortifère, pour qui le drapeau et les médailles ont plus de valeur que la vie de leurs fils devenus chair à canon. Ce roman est habité par la rage mais aussi par une angoisse sartrienne avant l'heure. Ivre, Cripure lance cette phrase définitive : « La vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé ».

La Seconde Guerre mondiale n'inspirera pas à Guilloux de roman aussi marquant, mais deux récits (O.K., Joe ! et l'inachevé Labyrinthe) qui reviennent tous les deux sur les zones d'ombre de la Libération, l'épuration sauvage, les femme tondues, les exactions sommaires. (...)

Engagée, violente et bouleversante, l'œuvre de Louis Guilloux mérite absolument d'être (re)lue.

Elisabeth Philippe (Les Inrockuptibles, n°732)

D'une guerre l'autre - Romans, récits, Ed. Quarto Gallimard

Portrait par Cabu (1967)

 
Guverd
Guverd
guverd@gmail.com